Prologue - La naissance de la vague
Il était une fois une fille de la "Why?" génération, la génération Y, celle qui suit la X et qui pose plein de questions qui commencent par "pourquoi?" Pourquoi vous nous avez foutus dans un tel monde? Pourquoi ne peut-on plus croire à rien? Pourquoi a-t-on tant besoin d'argent? Pourquoi est-ce que la planète se réchauffe? Pourquoi est-ce que le SIDA tue l'Afrique? Pourquoi l'Inde et la Chine nous font-elles peur? Pourquoi est-ce que je ne peux plus croire à l'éternité? Pourquoi est-ce que mes parents ont divorcé? Pourquoi est-ce que je regarde la télé?
Il était une fois une petite graine de ras-le-bol plantée dans l'âme de cette fille. La graine germa, produisit d'abord un petit semis qui ne la gênait pas trop dans ses mouvements, mais qu'elle ressentait bien au fond d'elle-même. La plante appelait à plus de lumière, à plus d'eau, à plus de chaleur et d'amour, à moins de conversations insipides, à plus de réalité. Bientôt, le poids de ses besoins les plus végétaux se fit sentir comme un appel, comme une urgence. Pendant que le monde tournait et tournait et se foutait d'elle... la plante crût en elle.
Et, sans suivre l'exemple de personne, elle partit trois fois.
La première fois, elle quitta sa famille pour partir à l'aventure un été et faire le plein de soleil. Elle fit ses premiers pas chancelants sur la terre ferme, elle qui était née de la vague, sur le littoral salé des côtes atlantiques, elle qui savait se mouvoir dans la danse aquatique, elle appris les premiers pas de la danse terrestre. Elle fit la fête, bût beaucoup, fit du covoiturage, alla au-delà et vit les sept cents premiers kilomètres de la terre dans sa langue natale. Et à chaque fois qu'elle hésitait, qu'elle se sentait trop petite pour avancer, la plante crût en elle.
Elle revint au bout de quelques mois, prête à s'enraciner, se trouvant un boulot, prenant le métro et savourant son dodo. Mais l'effet du Raslebol officinalis sur le corps humain est bien connu: désir de s'enfuir, sentiments d'inadéquation, troc de la valeur de l'argent contre la valeur du temps. Au bout de quelques années, les toxines avaient tout détruit de son plan de carrière, son rêve de prince charmant et tout ce à quoi on l'avait préparée de par son éducation. Elle reprit la route une deuxième fois, mais c'est sur un autre continent et dans une autre langue qu'elle accostât.
Dans la montagne, au sein des descendants de l'empire inca parlant une drôle de langue pleine de consonnes, elle compris que le Quechua n'était pas qu'une marque. Elle apprit la couleur des vêtements de ceux qui vivent de la terre depuis des siècles, elle fit l'expérience de la chique de la feuille de coca, elle apprit le Castillan, prit le bus d'ici à là, rencontra des musiciens itinérants et fut volontaire en coopération internationale dans un petit bidonville où l'on venait tout juste de faire entrer le progrès, c'est-à-dire la télé, non, pardon, l'électricité.
A son retour, elle ne reprit pas l'université et cessa de s'endetter. En fait, la légende dit qu'elle ne revint pas tout à fait car la plante croissait et croissait et croyait en elle. Elle lui dit de partir une troisième fois, mais cette fois de la nourrir proprement et sans argent, à grands coups de temps. A vrai dire, je ne compte même plus les années depuis son départ, mais je sais que cette fois-ci, c'est son pouce qui la mena bien loin, et que le ras-le-bol avait fleuri et brillait à présent d'une authenticité éclatante.
Il était une fois une demoiselle en vadrouille, parcourant les routes du monde à la recherche des gens et de leurs réalités, voyageant le cœur et le sac bien légers. La route prenait soin d'elle, comme une mère berce son enfant, la cajolant, la berçant, la nourrissant et l'instruisant. C'est un peu son histoire que je veux vous raconter, l'histoire de de cette vague qui découvrit ses fruits et porta sur la terre son abondance dans des vagabondages insolites où même le voisin de palier est une terra incognita, mais c'est surtout l'histoire de ces gens qui nous intéresse - les gens qui partagent notre existence et auxquels on oublie de parler, entre la recherche d'un boulot et l'anniversaire du petit dernier. C'est eux qui possèdent quelques brins de la sagesse dont on a besoin pour tisser nos idéalismes, quelques éléments de la vérité de ce monde et quelques réponses à toutes ces questions.
Mais bon, assez de bavardages, je lui laisse à présent le soin de vous relater ses aventures, en espérant que comme elle vous ne jugerez point et saurez accueillir ces souvenirs de gens ordinaires, de graffitis sur les murs, de maisons dans les arbres. Et que tel la plante semée de la graine de ras-le-bol il y a déjà tant d'années, vous croîtrez en elle.
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