Samstag, 17. Oktober 2009

Pieds nus à Compostelle

Je me rappelle d'un pèlerinage de cinq jours où j'enlevai mes souliers pour marcher pieds nus. Dans mes souvenirs, une femme attendant les pèlerins sur le chemin, et qui se mit à hurler, la figure ébahie, alors qu'elle me vit marcher sans mes chaussures: « Tu vas te blesser! Remets tes souliers, ça n'a pas de sens! Tu vas voir, tu vas te blesser! »

Ce jour là, je me suis posé quelques questions sur cette réaction. Tout d'abord, pourquoi cette femme s'est-elle exprimée avec tant de véhémence sur un sujet somme toute banal? Pourquoi cela a-t-il prit tant d'importance à ses yeux? Pourquoi ses paroles ont-elles pris un ton menaçant plutôt que bienveillant? Je repense souvent à cet incident quand je fais de l'auto-stop de par le monde. On me dit assez souvent: « Mais tu es folle, ne sais-tu pas qu'il est très dangereux de faire du stop? Moi, je ne veux pas que ma fille en fasse. » Je ne sais quoi leur répondre. C'est de ma vie et de mon expérience dont il est question, après tout, et mon expérience diffère grandement de leurs préjugés.

Y-a-t-il vraiment parmi ces gens quelqu'un qui me veuille du mal, ou qui soit réellement en colère contre moi? J'en doute. Par contre, dans leurs visages, je lis la peur, la crainte, l'angoisse. Ces gens qui s'énervent contre moi, contre la liberté de pensée et d'action que je trimballe partout où mes pieds m'emmènent, ce sont des gens qui ont peur de l'inconnu, qui me veulent du bien et ne savent que l'exprimer avec agressivité parce que leur inquiétude leur fait littéralement perdre la raison. Que serait une réaction raisonnable? Tenter de comprendre, poser des questions, partager ses expériences, ses appréhensions. Mais comme c'est la peur qui prend contrôle de leur voix, ils se contentent de me dire quoi faire et ne pas faire. Ma liberté les intimide.

Le soir venu, la dame vint me voir et me demanda comment étaient mes pieds, s'ils me faisaient mal ou si je m'étais blessée. Elle vit que tout allait bien et s'en allât, réconfortée. Le lendemain, c'est un regard bienveillant qui se posa enfin sur moi, en dépit de mes pieds déchaussés, elle me souriait.

***

Je suis arrivée à Santiago par la voie du sud, via Porto. Quand Tato me fit descendre du camion, je pût déjà voir au loin la cathédrale vers laquelle les pèlerins convergent chaque jour depuis des siècles. Mais le bout de camino qui me séparait d'elle était en fait un morceau d'autovia, une voie rapide où les piétons ne peuvent poser le pied. Je relevai donc mon pouce vers le ciel à la sortie d'un rond-point.

- « Vous allez où, à Santiago?


- Oui, à Santiago. Je peux mettre mon sac derrière?


- Oui, c'est bon, montez! »

C'était un petit homme curieux, à la peau sèche et croûtée, à la bouche un peu déformée mais d'une bonne humeur contagieuse. Il travaillait la nuit à la sortie des bars de la ville pour la guarda civíl, effectuant des alcootests auprès des chauffeurs désignés. Il me demanda si j'avais déjà vu Santiago.

- « Non, c'est ma première fois ici. Je ne connais pas Santiago.

- Mais si, tu connais Santiago! Je me présente: mon nom est Santiago! »


Il me déposa au cœur de la ville, là où j'avais rendez-vous avec la mère d'une amie. En voyant les pavés, de grandes pierres plates chauffées par le soleil, je me dis qu'il serait un véritable crime de ne pas faire mon entrée dans la cité des pèlerins les pieds dénudés. L'aventure doit se jouer sans intermédiaire et sans frayeur,  la plante de des pieds contre le sol, un contact authentique.

Avant d'entrer dans le temple, je retirai mes chaussures.

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Prologue - La naissance de la vague

Il était une fois une fille de la "Why?" génération, la génération Y, celle qui suit la X et qui pose plein de questions qui commencent par "pourquoi?" Pourquoi vous nous avez foutus dans un tel monde? Pourquoi ne peut-on plus croire à rien? Pourquoi a-t-on tant besoin d'argent? Pourquoi est-ce que la planète se réchauffe? Pourquoi est-ce que le SIDA tue l'Afrique? Pourquoi l'Inde et la Chine nous font-elles peur? Pourquoi est-ce que je ne peux plus croire à l'éternité? Pourquoi est-ce que mes parents ont divorcé? Pourquoi est-ce que je regarde la télé?

Il était une fois une petite graine de ras-le-bol plantée dans l'âme de cette fille. La graine germa, produisit d'abord un petit semis qui ne la gênait pas trop dans ses mouvements, mais qu'elle ressentait bien au fond d'elle-même. La plante appelait à plus de lumière, à plus d'eau, à plus de chaleur et d'amour, à moins de conversations insipides, à plus de réalité. Bientôt, le poids de ses besoins les plus végétaux se fit sentir comme un appel, comme une urgence. Pendant que le monde tournait et tournait et se foutait d'elle... la plante crût en elle.

Et, sans suivre l'exemple de personne, elle partit trois fois.

La première fois, elle quitta sa famille pour partir à l'aventure un été et faire le plein de soleil. Elle fit ses premiers pas chancelants sur la terre ferme, elle qui était née de la vague, sur le littoral salé des côtes atlantiques, elle qui savait se mouvoir dans la danse aquatique, elle appris les premiers pas de la danse terrestre. Elle fit la fête, bût beaucoup, fit du covoiturage, alla au-delà et vit les sept cents premiers kilomètres de la terre dans sa langue natale. Et à chaque fois qu'elle hésitait, qu'elle se sentait trop petite pour avancer, la plante crût en elle.

Elle revint au bout de quelques mois, prête à s'enraciner, se trouvant un boulot, prenant le métro et savourant son dodo. Mais l'effet du Raslebol officinalis sur le corps humain est bien connu: désir de s'enfuir, sentiments d'inadéquation, troc de la valeur de l'argent contre la valeur du temps. Au bout de quelques années, les toxines avaient tout détruit de son plan de carrière, son rêve de prince charmant et tout ce à quoi on l'avait préparée de par son éducation. Elle reprit la route une deuxième fois, mais c'est sur un autre continent et dans une autre langue qu'elle accostât.

Dans la montagne, au sein des descendants de l'empire inca parlant une drôle de langue pleine de consonnes, elle compris que le Quechua n'était pas qu'une marque. Elle apprit la couleur des vêtements de ceux qui vivent de la terre depuis des siècles, elle fit l'expérience de la chique de la feuille de coca, elle apprit le Castillan, prit le bus d'ici à là, rencontra des musiciens itinérants et fut volontaire en coopération internationale dans un petit bidonville où l'on venait tout juste de faire entrer le progrès, c'est-à-dire la télé, non, pardon, l'électricité.

A son retour, elle ne reprit pas l'université et cessa de s'endetter. En fait, la légende dit qu'elle ne revint pas tout à fait car la plante croissait et croissait et croyait en elle. Elle lui dit de partir une troisième fois, mais cette fois de la nourrir proprement et sans argent, à grands coups de temps. A vrai dire, je ne compte même plus les années depuis son départ, mais je sais que cette fois-ci, c'est son pouce qui la mena bien loin, et que le ras-le-bol avait fleuri et brillait à présent d'une authenticité éclatante.

Il était une fois une demoiselle en vadrouille, parcourant les routes du monde à la recherche des gens et de leurs réalités, voyageant le cœur et le sac bien légers. La route prenait soin d'elle, comme une mère berce son enfant, la cajolant, la berçant, la nourrissant et l'instruisant. C'est un peu son histoire que je veux vous raconter, l'histoire de de cette vague qui découvrit ses fruits et porta sur la terre son abondance dans des vagabondages insolites où même le voisin de palier est une terra incognita, mais c'est surtout l'histoire de ces gens qui nous intéresse - les gens qui partagent notre existence et auxquels on oublie de parler, entre la recherche d'un boulot et l'anniversaire du petit dernier. C'est eux qui possèdent quelques brins de la sagesse dont on a besoin pour tisser nos idéalismes, quelques éléments de la vérité de ce monde et quelques réponses à toutes ces questions.

Mais bon, assez de bavardages, je lui laisse à présent le soin de vous relater ses aventures, en espérant que comme elle vous ne jugerez point et saurez accueillir ces souvenirs de gens ordinaires, de graffitis sur les murs, de maisons dans les arbres. Et que tel la plante semée de la graine de ras-le-bol il y a déjà tant d'années, vous croîtrez en elle.

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