Je me rappelle d'un pèlerinage de cinq jours où j'enlevai mes souliers pour marcher pieds nus. Dans mes souvenirs, une femme attendant les pèlerins sur le chemin, et qui se mit à hurler, la figure ébahie, alors qu'elle me vit marcher sans mes chaussures: « Tu vas te blesser! Remets tes souliers, ça n'a pas de sens! Tu vas voir, tu vas te blesser! »
Ce jour là, je me suis posé quelques questions sur cette réaction. Tout d'abord, pourquoi cette femme s'est-elle exprimée avec tant de véhémence sur un sujet somme toute banal? Pourquoi cela a-t-il prit tant d'importance à ses yeux? Pourquoi ses paroles ont-elles pris un ton menaçant plutôt que bienveillant? Je repense souvent à cet incident quand je fais de l'auto-stop de par le monde. On me dit assez souvent: « Mais tu es folle, ne sais-tu pas qu'il est très dangereux de faire du stop? Moi, je ne veux pas que ma fille en fasse. » Je ne sais quoi leur répondre. C'est de ma vie et de mon expérience dont il est question, après tout, et mon expérience diffère grandement de leurs préjugés.
Y-a-t-il vraiment parmi ces gens quelqu'un qui me veuille du mal, ou qui soit réellement en colère contre moi? J'en doute. Par contre, dans leurs visages, je lis la peur, la crainte, l'angoisse. Ces gens qui s'énervent contre moi, contre la liberté de pensée et d'action que je trimballe partout où mes pieds m'emmènent, ce sont des gens qui ont peur de l'inconnu, qui me veulent du bien et ne savent que l'exprimer avec agressivité parce que leur inquiétude leur fait littéralement perdre la raison. Que serait une réaction raisonnable? Tenter de comprendre, poser des questions, partager ses expériences, ses appréhensions. Mais comme c'est la peur qui prend contrôle de leur voix, ils se contentent de me dire quoi faire et ne pas faire. Ma liberté les intimide.
Le soir venu, la dame vint me voir et me demanda comment étaient mes pieds, s'ils me faisaient mal ou si je m'étais blessée. Elle vit que tout allait bien et s'en allât, réconfortée. Le lendemain, c'est un regard bienveillant qui se posa enfin sur moi, en dépit de mes pieds déchaussés, elle me souriait.
***
Je suis arrivée à Santiago par la voie du sud, via Porto. Quand Tato me fit descendre du camion, je pût déjà voir au loin la cathédrale vers laquelle les pèlerins convergent chaque jour depuis des siècles. Mais le bout de camino qui me séparait d'elle était en fait un morceau d'autovia, une voie rapide où les piétons ne peuvent poser le pied. Je relevai donc mon pouce vers le ciel à la sortie d'un rond-point.
- « Vous allez où, à Santiago?
- Oui, à Santiago. Je peux mettre mon sac derrière?
- Oui, c'est bon, montez! »
C'était un petit homme curieux, à la peau sèche et croûtée, à la bouche un peu déformée mais d'une bonne humeur contagieuse. Il travaillait la nuit à la sortie des bars de la ville pour la guarda civíl, effectuant des alcootests auprès des chauffeurs désignés. Il me demanda si j'avais déjà vu Santiago.
- « Non, c'est ma première fois ici. Je ne connais pas Santiago.
- Mais si, tu connais Santiago! Je me présente: mon nom est Santiago! »
Il me déposa au cœur de la ville, là où j'avais rendez-vous avec la mère d'une amie. En voyant les pavés, de grandes pierres plates chauffées par le soleil, je me dis qu'il serait un véritable crime de ne pas faire mon entrée dans la cité des pèlerins les pieds dénudés. L'aventure doit se jouer sans intermédiaire et sans frayeur, la plante de des pieds contre le sol, un contact authentique.
Avant d'entrer dans le temple, je retirai mes chaussures.
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